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La Lettre n° 49 | Disparition
Élisabeth Allès
par Joël Thoraval

Avec Élisabeth

Il est trop tôt pour pouvoir exprimer tout ce que nous devons à Élisabeth Allès.

Sa disparition est trop brutale, après une fin d’année si terrible, et il faut du temps pour seulement réaliser à quel point sa présence lumineuse nous était indispensable, à quel point nous nous étions accoutumés à compter sur son activité inlassable, sur son amitié généreuse, avec le sentiment de devoir être toujours en défaut dans l’expression de notre admiration et de notre gratitude.

Il est trop tôt aussi pour prendre la pleine mesure de l’étendue des intérêts innombrables d’Élisabeth, de ses entreprises intellectuelles comme de ses engagements politiques. Il faudra que nous soyons nombreux à nous réunir, collègues, étudiants, militants, pour devenir capables d’évoquer et partager tout ce qu’elle nous aura apporté, année après année.

Combien auront été frappés, lors de sa dernière conférence publique à la Bibliothèque nationale de France, sur le thème de la révolution aujourd’hui, par son courage physique et moral, par sa volonté têtue de chercher et d’analyser les faits qui dérangent, par sa détermination à énoncer toujours avec netteté son idéal d’émancipation politique !

Je l’ai pour ma part connue lorsque, dans les années 1990, elle avait entrepris, dans le grand renouveau des recherches sur ce qui s’appelait encore « l’Islam périphérique », de contribuer à l’élaboration d’une perspective chinoise sur ces questions. Ses nombreux amis dans ce domaine sauront montrer toute l’importance de son apport. J’ai en mémoire nos échanges de ces années, faits de récits de terrain (un rendez-vous improbable avait pu se réaliser, à partir d’itinéraires différents, dans un district éloigné de l’île de Hainan) comme de réflexions sur des lectures théoriques. On discutait et on riait. Élisabeth m’impressionnait par sa capacité à prendre la route et à circuler, depuis l’Asie centrale jusqu’au monde cantonais : la menée à bien d’un travail comparatiste très exigeant s’accompagnait toujours de surprises, d’observations, de rencontres, de libres discussions avec les milieux sociaux les plus divers.

Un caractère remarquable de son approche, illustré depuis sa thèse sur les Musulmans du Henan jusqu’à ses contributions autour de la question des « frontières », était sa capacité à se placer de part et d’autre d’une opposition, à entrer successivement dans les vues de personnes, groupes ou communautés liées par un rapport d’échange ou de conflit. Cet impératif de méthode était inséparable chez elle ce que les chinois appellent le « sens de l’humain » (ren). Ce qu’elle notait avec scrupule comme un phénomène sociologique, elle pouvait aussi se promettre de l’énoncer autrement et en d’autres lieux, comme une atteinte à la justice ou à la dignité de la personne. Elle savait distinguer mais aussi associer. Sans doute fallait-il posséder ces qualités pour rendre compte, comme elle le faisait, d’une relation aussi complexe et irréductible à des oppositions binaires que celle qui unissait et séparait à la fois les « Hui » et les « Han » qu’elle fréquentait tour à tour : ainsi, la spécificité du caractère « musulman-chinois » ne pouvait apparaître que sur le fond d’une familiarité vécue avec l’univers plus vaste de la tradition culturelle propre à la Chine.

Ces dernières années, nous nous sommes associés à l’EHESS dans un séminaire conjoint sur l’anthropologie de la Chine. Semaine après semaine, Élisabeth a insufflé à ces rendez-vous avec les étudiants et les chercheurs son esprit de générosité et de liberté. Deux points me tiennent particulièrement à cœur. Le premier est un aspect dont les étudiants eux-mêmes, notamment ceux qui sont étrangers, seront mieux à même de rendre compte : la solidarité d’Élisabeth, ses encouragements dans leur travail scientifique mais aussi son soutien qui pouvait se manifester, dans la nécessité, jusque devant un juge ou un policier… Le second est une leçon de méthode : l’exigence et l’inventivité dans le va-et-vient nécessaire entre la formation théorique générale et les exercices effectués sur des aspects précis et récents de la recherche. Elle savait y voir un engagement particulièrement nécessaire, dans le contexte des transformations et des défis nouveaux que connaît notre École.

Il nous faudra du temps, donc, pour rendre compte de tout cela : de ses contributions à la communauté scientifique mais aussi du rayonnement merveilleux qui aura été le sien auprès de personnes si diverses, si nombreuses…